L’investissement ESG semble faire face à une difficulté majeure.
Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche a provoqué un spectaculaire retour de bâton contre l'utilisation des principes environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans l’investissement.
Aux États-Unis, un nombre croissant de grandes institutions financières, dont BlackRock, Fidelity et JP Morgan, réduisent leurs engagements climatiques et sociaux.
De nombreux investisseurs américains ont également voté avec leur portefeuille. Les fonds américains labellisés ESG ont enregistré neuf trimestres consécutifs de flux sortants: au cours des trois derniers mois de 2024 seulement, environ 4,3 milliards de dollars ont quitté ces véhicules, soit le double du montant du trimestre précédentMorningstar.
À ce changement, s'est ajoutée une prolifération de nouveaux fonds d’investissement qui excluent totalement les critères ESG. En dehors des États-Unis, la situation n’est guère plus encourageante. Les flux d’investissement vers les fonds labellisés ESG dans le monde entier ont chuté à leur niveau le plus bas depuis 2018 Institute of International Finance.
Pourtant, malgré tout cela, il y a des raisons d'accueillir la restructuration du secteur ESG. Même avant la tempête politique, on ne peut pas dire que l'ESG était un succès total. Il y a eu des cas très médiatisés d'entreprises et de fonds d'investissement utilisant des étiquettes ESG pour faire des déclarations exagérées sur leurs compétences environnementales. Un tel comportement était si répandu qu'il a donné naissance à un nouveau terme: le greenwashing.
Les systèmes de notation ESG ont également des lacunes. De nombreux cadres de notation populaires peuvent porter confusion et parfois être contradictoires. Ils soulignent généralement les risques pour la croissance du chiffre d’affaires ou la rentabilité future des entreprises, mais ne reflètent pas leur véritable impact sur l’environnement et la sociétéhttps://am.pictet.com/ch/en/intermediaries/investment-views/active-equity/2023/a-review-of-esg-ratings.
Autre problème associé, les critères ESG, sous leur forme originale, ont donné aux investisseurs la fausse impression qu'ils pouvaient contribuer à la durabilité en se contentant d'exclure ou de se débarasser des sociétés très polluantes. Des recherches ont montré que cette approche ne permet pas de modifier le comportement des entreprises dont les pratiques ont le plus besoin de changer. Les performances pour les investisseurs n'en ont pas non plus profitéhttps://e4s.center/news/divestment-it-is-hard-to-do-well-while-doing-good-latest-e4s-report-shows/.
Ainsi, même si l'ESG connait aujourd'hui un sérieux revers, cette difficulté donne au secteur de l’investissement l’opportunité de repenser la durabilité. Avec une approche plus réfléchie, cette remise en cause pourrait bien conduire à un déploiement plus judicieux des capitaux.
Références en matière d’investissement
Il y a une chose qui ne doit pas sortir du débat sur le maintien ou le retrait des critères ESG: les références pour les investissements du secteur des produits environnementaux. Elles restent solides.
Les dépenses consacrées à la transition écologique ont atteint un niveau record l’année dernière.
Selon l’Agence internationale de l’énergie, les investissements dans les technologies liées aux énergies propres ont franchi la barre des 2 000 milliards de dollars pour la première fois en 2024https://www.iea.org/reports/world-energy-investment-2024.
Il est important de noter que la majeure partie de ce capital s'est dirigée vers des technologies propres qui ont fait leurs preuves et sont commercialement viables. Les dépenses consacrées aux énergies renouvelables, au stockage de l’énergie, aux véhicules électriques et aux réseaux électriques ont augmenté plus rapidement que d'autres technologies plus innovantes et ont représenté la grande majorité des investissements.
Cette transition au détriment des carburants fossiles accélère depuis un certain temps. Aujourd’hui, le monde dépense presque deux fois plus pour les énergies propres que dans le pétrole, le gaz et le charbon. La part des sources propres dépasse ainsi systématiquement celle des carburants fossiles depuis 2016, un an après l’accord de Paris.
Autre considération significative, l’augmentation des investissements s’est accompagnée d’une baisse des coûts de production de l’électricité.
Le coût de la production d’électricité à partir du solaire, de l'éolien et d’autres sources d’énergie alternatives diminue dans le monde entier. Dans de nombreux cas, il devient même inférieur à celui des carburants fossiles traditionnelshttps://www.iea.org/reports/renewables-2024/electricity.
Ces arguments économiques favorables devraient inciter les entreprises et les gouvernements à investir encore plus dans des projets d’énergie renouvelable.
Bien entendu, ce ne sera pas le cas aux États-Unis, où les investissements climatiques ont marqué le pas.
L'Europe et la Chine, en revanche, redoublent d’efforts pour développer des sources d’énergie plus propres et durables.
En mars dernier, le Royaume-Uni et la Chine se sont entendus sur une collaboration étroite en matière de climat et d’énergie propre dans le cadre des premiers entretiens formels entre les deux pays sur ce sujet en près de huit ans, qui lançaient un nouveau dialogue annuel sur des questions telles que la transition vers la neutralité carbone et le captage et le stockage du carbone. De son côté, l’Union européenne renforce également sa coopération diplomatique avec la Chine, qui partage l’objectif commun d'atteindre zéro émission nette.
Derrière ces ambitions, l'argent n'est jamais loin.
Selon l’AIE, la Chine et l’Union européenne se sont engagées à investir près de 800 milliards de dollars dans des solutions peu émettrices pour l’électricité, les réseaux et le stockage, ainsi que dans le reste de la chaîne d’approvisionnement de l'énergie propre d’ici à la fin de la décennie, pour atteindre leurs ambitions de neutralité carbone. Leurs dépenses sont largement supérieures à celles des États-Unis.
L'investissement dans les entreprises qui font partie de l’univers des actions durables devient ainsi plus intéressant.
Selon une étude du London Stock Exchange Group (LSEG), la capitalisation boursière de l’économie verte mondiale – qui se compose des sociétés cotées en bourse fournissant des produits et services présentant des avantages environnementaux sur l’ensemble des chaînes de valeur – a augmenté de 15% (taux de croissance annuel composé sur la période de 10 ans jusqu’en 2024). Le secteur enregistre donc la croissance la plus rapide, derrière la technologie (voir le graphique)https://www.LSEG.com/content/dam/LSEG/en_us/documents/sustainability/investing-in-green-economy-2025.pdf.
D'après cette étude, les actions vertes ont battu l’indice de référence FTSE Global All Cap Index dans 70% de toutes périodes de cinq ans. Des facteurs à long terme tels que la transition énergétique et l’augmentation des investissements dans des solutions d’adaptation et de résilience soutiennent la forte croissance du marché, dont la valeur approche désormais de 8 000 milliards de dollars, selon le LSEG.
La capitalisation boursière verte atteint un niveau record de 8 000 milliards de dollars
Source: LSEG, avril 2025 Capitalisation boursière pondérée en fonction des revenus verts, calculée en intégrant la capitalisation boursière multipliée par les revenus verts de la société. D'après les données les plus récentes de Green Revenues (exercice 2023 ou 2024) et la capitalisation boursière du flottant en avril 2025
Au-delà des notations ESG
L’un des aspects positifs associés à cette refonte de l'ESG est le recul de l’influence des notations ESG des entreprises sur les décisions d’investissement. Dans l’idéal, les notes ne devraient être utilisées que comme une donnée parmi de nombreux autre pour la construction de portefeuilles véritablement durables.
Elles peuvent offrir un raccourci utile dans certaines analyses ESG, mais les cadres de notation présentent de graves lacunes, auxquelles les gérants d’investissement ne pourront s'attaquer qu’en utilisant leurs propres modèles et analyses fondamentales. De plus, et c'est souvent mal compris, les scores ESG se concentrent principalement sur l’importance financière, ou sur les facteurs environnementaux ou sociaux qui ont un impact sur les performances financières d’une entreprise.
Ils révèlent peu de choses sur ce que l’on appelle la matérialité de l’impact, c'est-à-dire sur l'effet des activités d’une entreprise sur l’environnement et la société, indépendamment de leurs conséquences financièresCrona, B. (2023) https://doi.org/10,1007/978-981-19-4460-4_6.
Il existe de nombreuses alternatives aux notations ESG qui représentent mieux l’impact environnemental. Ainsi, si la débâcle des critères ESG provoque leur adoption plus généralisée, le bilan serait positif.
Des cadres scientifiques tels que les Limites planétaires ou l’Évaluation du cycle de vie (ECV), par exemple, permettent aux investisseurs de générer une image plus complète de l’impact des activités d'une entreprise sur plusieurs dimensions environnementaleshttps://am.pictet.com/ch/en/investment-research/planetary-boundaries-and-environmental-footprint-of-businesses.
Les modèles qui intègrent l’impact d’une entreprise ou d’un secteur sur la biodiversité sur l'ensemble de sa chaîne d’approvisionnement mondiale sont également utiles pour déterminer l'effet des entreprises sur le monde naturel et en quoi leur réussite en dépendKulionis, V. https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10,1111/jiec.13515.
Parvenir à un impact systémique
Les investisseurs ayant des objectifs durables peuvent également avoir un impact positif direct sur l’environnement en investissant dans des entreprises dont les produits et services occupent une place centrale dans la transition écologique.
Prenons l’exemple d’une société spécialisée dans la fabrication de produits de pointe pour la gestion de l’énergie et l'automatisation. Ces appareils optimisent l’efficacité énergétique et opérationnelle et améliorent la résilience d'infrastructures telles que les bâtiments commerciaux et les centres de données. De tels produits peuvent répondre à des défis critiques liés à la pénurie de ressources et à l’impact environnemental dans un large éventail de secteurs allant de la technologie aux biens de consommation de base en passant par l’immobilier.
En d’autres termes, l’investissement durable consiste à allouer des capitaux à des entreprises dont l’influence va au-delà de leurs propres activités, puisqu'elles aident d’autres firmes à réduire leur empreinte. Il se distingue en cela des stratégies traditionnelles «best in class», qui sélectionnent les entreprises presque exclusivement en fonction de la durabilité de leurs activités plutôt que de l’impact de leurs produits et services.
Création de valeur par l’engagement
Pourtant, l’investissement durable ne consiste pas seulement à flécher des capitaux vers des entreprises déjà vertes. En adoptant une approche plus active, les investisseurs peuvent également avoir un impact positif sur celles qui en sont encore aux premières étapes de la transformation.
C’est dans ce type de situation qu’une réévaluation des critères ESG pourrait apporter une aide supplémentaire. Elle pourrait favoriser l’adoption plus large de l’engagement auprès des entreprises.
L’engagement actif est efficace pour susciter une transformation significative et positive des entreprises. Il peut également conduire à une amélioration des performances financières.
Les investisseurs peuvent, par exemple, encourager les entreprises dans lesquelles ils investissent à réduire leur empreinte carbone en fixant des objectifs scientifiques et en y associant la rémunération des dirigeants ou en augmentant leurs communications sur les impacts environnementaux.
L’engagement sur les questions de gouvernance, telles que les normes du travail, la santé et la sécurité ou le fonctionnement et la composition des conseils d’administration, peut également aider à atténuer les risques et à créer de la valeur.
Le cas échéant, les investisseurs peuvent utiliser le vote par procuration pour renforcer leur activité d’engagement, soit en soutenant les résolutions des actionnaires, soit en votant contre la direction lorsque les progrès ne sont pas suffisants.
Cette approche permet d’identifier de futurs risques importants qui peuvent ne pas apparaître dans les résultats trimestriels d’une entreprise. Elle peut également mettre en lumière des opportunités parmi les sociétés qui montrent un véritable engagement face aux défis liés à la durabilité. Ces entreprises peuvent offrir de meilleures opportunités que leurs pairs en matière d’atténuation des risques et de performance au cours des années à venir.
Tout cela contribue à générer un changement systémique à travers la promotion de pratiques commerciales responsables.
Toute cette attention supplémentaire concernant l'ESG n'a pas que des mauvais côtés. Comme l’investissement durable arrive à maturité et corrige sa trajectoire, il sera certainement encore plus intégré dans les portefeuilles des propriétaires d’actifs et des investisseurs à long terme.
Lueur d’espoir
Le parcours de l’investissement durable vers une adoption généralisée
n’a pas été un long fleuve tranquille. L’investissement responsable sur le plan éthique et social, qui était au départ une activité de niche, a suscité une forte adhésion, en particulier chez les investisseurs institutionnels.
Cependant, les obstacles à son efficacité sont nombreux, notamment le manque de standardisation, le greenwashing et l’incohérence des données.
Néanmoins, toute l'attention supplémentaire suscitée aujourd'hui par les critères ESG aux États-Unis et dans d’autres pays a aussi de bons côtés. Comme l’investissement durable arrive à maturité et corrige sa trajectoire, il sera certainement encore plus adopté par les investisseurs à long terme.