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Comment préserver et protéger au mieux nos forêts: en laissant faire ou en intervenant?

Durabilité 8 min de lecture
La gestion forestière durable améliore la capacité des arbres à absorber le carbone tout en étant une source de revenus et d’approvisionnement stable en bois, une matière première durable.

Épicéa, pin, ou encore hêtre, chêne et bouleau: l’Allemagne abrite différents types de forêts qui couvrent un tiers de sa superficie.

On pourrait croire que tout va bien dans le meilleur des mondes jusqu’à ce que l’on découvre que 2 millions d’hectares, soit près de 20% de sa surface souffrent désormais de la chaleur, des sécheresses, des parasites et des incendies de forêt.www.bmel.de/SharedDocs/Downloads/DE/Broschueren/vierte-bundeswaldinventur.pdf?__blob=publicationFile&v=14

Dans le centre du pays, plus de la moitié des forêts sont gravement dégradées, contre seulement 9% en 2017.https://www.ufz.de/index.php?en=36336&webc_pm=30/2024

Le problème, c’est que ce n’est pas un phénomène isolé. La santé des forêts se détériore en effet rapidement dans de nombreuses régions du monde, ce qui affecte leur capacité à stocker le carbone. Certaines se transforment même en sources d’émissions nettes, alors que normalement, les arbres absorbent le carbone lorsqu’ils poussent et le libèrent lorsqu’ils meurent. Mais la destruction des arbres, due à la déforestation, aux incendies ou à d’autres causes, signifie qu’ils libèrent plus de gaz à effet de serre qu’ils n’en capturent.

Cette situation a conduit des scientifiques, des militants pour l’environnement, des propriétaires fonciers et des professionnels de la sylviculture à se réunir pour demander la protection et la restauration des régions boisées.

Mais le consensus s’arrête ici. Ces groupes sont divisés, et parfois à couteaux tirés, sur la meilleure façon de rétablir la santé des forêts.

«Nous sommes à la croisée des chemins. En raison du changement climatique et de la mauvaise gestion, certains biomes forestiers commencent à libérer plus de carbone dans l’atmosphère qu’ils n’en séquestrent», déclare Christoph Butz, gérant d’investissement senior pour les actions thématiques chez Pictet Asset Management (AM).

«Cela donne lieu à un grand débat entre préserver les forêts et exploiter les forêts

De nombreux défenseurs de l’environnement penchent pour un concept progressif de réensauvagement, autrement dit de laisser les forêts tranquille et de laisser la nature se débrouiller. Développée à l’origine dans les années 1990, cette approche a gagné en popularité ces dernières années, mais a également fait couler beaucoup d’encre suite à l’échec de certains projets de grande envergure.

L’alternative au reboisement est d’«exploiter» les forêts.

Cela implique une gestion active et durable afin d’assurer un approvisionnement stable et générateur de revenus en bois tout en améliorant la capacité d’absorption du carbone des forêts et en fournissant d’autres services écosystémiques, tels que la filtration de l’eau, la régénération des sols ou la construction d’une défense contre les inondations.

Nous sommes à la croisée des chemins... Certains biomes forestiers commencent à libérer plus de carbone dans l’atmosphère qu’ils n’en séquestrent.

«Il faut faire quelque chose»

Ces deux stratégies présentent des avantages et des inconvénients, en fonction de la zone, des habitats et des espèces, ainsi que de l’utilisation actuelle des forêts.

Par exemple, la protection des forêts primaires en faisant des réserves naturelles, dans des endroits tels que les forêts tropicales équatoriales ou les biomes des forêts boréales, aide à protéger et à restaurer des écosystèmes fonctionnant naturellement et à augmenter leur capacité de stockage du carbone.

«Certaines forêts primaires doivent être protégées pour toujours et rester intactes», explique Butz.

«Il peut même être judicieux de protéger certaines zones forestières sélectionnées, qui sont aujourd’hui gérées, par exemple pour relier des réserves forestières existantes ou pour préserver certaines caractéristiques écologiques exceptionnelles.»

Mais cela ne signifie pas qu’un réensauvagement généralisé de toutes les forêts, ce que préconisent certaines voix, apporte les plus grands bienfaits environnementaux.

«Arrêter la sylviculture sur des terres gérées durablement depuis des siècles est contre-productif», poursuit Butz.

Introduire des techniques de laisser-faire au mauvais endroit peut détruire complètement les forêts. C’est exactement ce qui s’est passé dans la région du Harz dans le nord de l’Allemagne.

Le Harz est passé de la déforestation au milieu du 20e siècle à des forêts protégées de monoculture d’épicéas, seules espèces disponibles en quantité suffisante après la Seconde Guerre mondiale.

Au fil des ans, le changement climatique et les sécheresses ont créé des conditions idéales pour la prolifération des scolytes. Au fur et à mesure que la nature a repris ses droits, ces coléoptères de la taille d’un grain de sésame ont envahi les bois et ont détruit en quelques années seulement plus de 10 000 hectares d’épicéa, soit près de 90%, transformant la région en un paysage lunaire et aride.

«Les arbres ont trois façons de réagir face aux changements de leur environnement. Ils peuvent migrer, s’adapter ou disparaître. Lorsqu’on laisse une forêt tranquille, c’est le début d’un long chemin vers un écosystème stable, mais il existe toujours un risque qu’elle soit attaquée par des insectes ou n’importe quelle autre menace», explique Michael Köhl, professeur de sylviculture mondiale à l’université de Hambourg.

«Mais voulons-nous vraiment attendre 200 ans? Il faut faire quelque chose pour restaurer les forêts. Nous devons éviter que le scénario du Harz se répète», ajoute Köhl, membre du Conseil consultatif thématique de Pictet AM.

Les arbres comme puits de carbone

Contrairement au réensauvagement, la gestion durable des forêts adopte une approche proactive pour prendre soin des écosystèmes forestiers.

Ici, des mesures telles que la plantation d’espèces mieux adaptées aux conditions locales, la polyculture, l’éclaircissement avant abattage et le contrôle des plantes concurrentes participent à la santé des forêts et maintiennent le potentiel de croissance des arbres.

Cela peut permettre de faire une pierre deux coups. Tout d’abord, cette approche contribue à créer un puits de carbone plus efficace. De fait, des recherches montrent qu’une forêt gérée durablement absorbe généralement plus de carbone et contribue davantage à l’atténuation du climat (voir graphique).

Les arbres retiennent généralement plus de carbone au moment où leur croissance annuelle est maximale, généralement vers 20 à 60 ans.

«Les forêts jeunes et d’âge moyen absorbent le plus de carbone. Dans une forêt gérée, les arbres sont en moyenne plus jeunes, car ils sont abattus avant leur sénescence naturelle lorsqu’ils pourraient devenir une source de carbone. Ainsi, les forêts gérées qui sont régulièrement régénérées retiennent plus de carbone», explique Butz.

«De ce point de vue, il n’est vraiment pas logique de laisser pousser indéfiniment les forêts actuellement gérées, comme certains le préconisent, car l’avantage carbone net serait certainement inférieur.»

La sylviculture gérée contribue également à réduire le risque de feux de forêt, une cause croissante de perte d’arbres dans le monde, alors que les incendies gagnent du terrain, mais aussi en intensité, comme l’ont montré les récents événements en Californie.

Une pompe à carbone active

La contribution des forêts gérées à la neutralité carbone s’étend au-delà de la fourniture de puits de carbone.

Les forêts exploitées produisent également des matières premières durables qui remplacent les produits fossiles ou énergivores, tels que le plastique, le béton et l’aluminium. Elles apportent ainsi un avantage supplémentaire pour le climat appelé effet de substitution.

Dans une simulation sur la métropole de Hambourg, Köhl et d’autres chercheurs ont découvert que l’approche des «forêts au travail» consistant à ouvrir toute la zone forestière aux activités d’abattage permettrait d’enregistrer la plus grande compensation de carbone entre 2020 et 2100.

Les forêts ne doivent pas être considérées exclusivement comme un puits de carbone passif, mais comme une pompe active.

«La gestion forestière peut optimiser la séquestration du carbone tout en fournissant du bois à utiliser dans divers produits à base de bois récoltés», explique Köhl.

«Les forêts ne doivent pas être considérées exclusivement comme un puits passif, mais comme une pompe active.»

On peut difficilement exagérer l’importance des arbres dans notre lutte contre le changement climatique, d’autant plus que les températures mondiales menacent d’augmenter avant la fin du siècle d’au moins 2,5°C en moyenne au-dessus des niveaux préindustriels, bien au-dessus des objectifs de l’Accord de Paris.

La protection des zones boisées ne doit donc pas se réduire à un choix binaire entre réensauvagement et gestion durable des forêts. Des efforts ciblés de conservation et une sylviculture gérée sont nécessaires pour un avenir zéro émission nette.

Infos investissement

Christoph Butz, gérant d’investissement senior, actions thématiques, Pictet Asset Management

  • Les entreprises cotées appartenant à la chaîne de valeur du bois représentent une croissance économique solide et des opportunités d’investissement. De fait, la demande à long terme de fibres de bois devrait augmenter grâce à la croissance de la population, ainsi qu’à l’augmentation de la consommation par personne et du niveau de vie dans les économies émergentes, entre autres facteurs.

  • Le bois et les nouvelles technologies innovantes telles que le bois lamellé-croisé (CLT) sont plus durables, plus sains et plus rentables que d’autres matériaux de construction tels que l’acier et le béton. Les caractéristiques chimiques des fibres de bois permettent de produire une gamme prometteuse de nouveaux plastiques biosourcés et d’autres matériaux.

  • Alors que le monde intensifie l’utilisation du bois, il n’a jamais été aussi urgent de gérer correctement les forêts et de prendre soin de ces écosystèmes pour préserver l’approvisionnement en arbres et maintenir la capacité des arbres à capturer le carbone.