Plutôt qu’une simple hausse cyclique, nous sommes certainement face au premier supercycle de l’électricité, appelé à s'étendre sur plusieurs décennies. Il est alimenté simultanément par l'essor de l'IA, la transition énergétique et l'électrification croissante de nos économies.
L’économie des tokens change la donne
Pendant près de vingt ans, l'électricité est devenue une commodité. Dans les économies développées, la consommation progressait lentement, les gains d'efficacité énergétique compensant largement la croissance de l'activité. Pour les investisseurs, le secteur avait perdu de son attrait au profit des logiciels ou des plateformes numériques.
Cette période touche probablement à sa fin. Pour la première fois depuis les Trente Glorieuses, la demande d'électricité repart durablement à la hausse. Il ne s'agit plus seulement d'accompagner la transition énergétique. Nous assistons à un véritable changement de régime.
L'intelligence artificielle en est aujourd'hui le principal moteur. Chaque nouvelle génération de modèles nécessite davantage de puissance de calcul, davantage de centres de données, davantage de serveurs, mais aussi davantage de mémoire, de systèmes de refroidissement et de réseaux électriques. Contrairement aux précédentes vagues de numérisation, l'IA est très énergivore. Un centre de données de dernière génération peut ainsi consommer autant d'électricité qu'une ville moyenne. Selon le rapport Energy and AI de l'Agence internationale de l'énergie, la consommation électrique des centres de données pourrait presque doubler d'ici 2030 pour atteindre près de 950 TWh - soit environ 3 % de la demande mondiale d'électricité.
Cette explosion des besoins énergétiques modifie profondément les règles du jeu. Pendant longtemps, la compétition s'est jouée sur la puissance des modèles et leurs capacités. Désormais, le coût du token est un sujet central. Un token est l'unité élémentaire traitée par un modèle d'intelligence artificielle, qu'il s'agisse d'un mot, d'une partie de mot ou d'un caractère. Derrière chaque token se cachent des coûts de calcul, de mémoire, de bande passante et surtout d'électricité. C'est ce que l'on appelle désormais l'économie des tokens.
Cette évolution favorise l'émergence d'un marché à deux vitesses. D'un côté, quelques géants technologiques disposent des moyens financiers nécessaires pour développer les modèles les plus avancés. De l'autre, se développent des modèles plus spécialisés, moins coûteux et plus facilement déployables dans les entreprises. L'enjeu n'est plus uniquement de concevoir le modèle le plus performant, mais celui qui offre le meilleur rapport entre coût et efficacité.
Dans cette logique, les copilotes apparaissent aujourd'hui comme les applications les plus prometteuses. Plutôt que de remplacer totalement l'humain, ils augmentent sa productivité sur des tâches ciblées. Leur coût énergétique reste relativement maîtrisé, tandis que les gains de productivité qu'ils génèrent sont rapidement mesurables, ce qui facilite leur adoption par les entreprises.
Cette dynamique ne fait probablement que commencer. Les grands modèles de langage (LLM) ne constituent qu'une première étape. La prochaine étape de l’IA sera celle des world models, capables non seulement de comprendre le langage, mais aussi de modéliser et de simuler le monde physique. À terme, cette évolution ouvrira la voie à l'IA physique dont les besoins en puissance de calcul et en électricité seront encore bien supérieurs à ceux des applications actuelles.
À cette révolution technologique s'ajoutent plusieurs tendances de fond qui alimentent elles aussi la demande d'électricité : l'électrification des transports, la décarbonation de l'économie, la réindustrialisation et le recours croissant à la climatisation pour faire face au réchauffement climatique. C'est précisément la combinaison de ces mégatendances qui permet de parler d'un véritable supercycle de l'électricité.
Un enjeu de souveraineté
Tous les grands pays ont désormais compris qu'un accès à une électricité abondante, fiable et compétitive est devenu un enjeu de souveraineté économique. Sur ce terrain, la Chine semble avoir pris une longueur d'avance. Au début du mois de juillet, le ministère chinois de l'Énergie a dévoilé sa feuille de route pour le 15ᵉ Plan quinquennal (2026-2030). Au programme, 2 600 milliards d'euros d'investissements autour de trois priorités : renforcer la sécurité énergétique, adapter le réseau électrique à l'explosion de la demande liée à l’IA et accélérer le déploiement des énergies renouvelables avec 1 000 GW de capacités solaires et éoliennes supplémentaires - soit l'équivalent de quatre à six fois la consommation annuelle d'électricité de la France.
Les États-Unis ne sont pas en reste. Depuis l'administration Biden, les investissements dans les infrastructures énergétiques et les capacités de production d'électricité se sont fortement accélérés, tandis que les géants de la tech multiplient les contrats d'approvisionnement en électricité bas carbone pour alimenter leurs centres de données. Le solaire s'impose comme une solution particulièrement compétitive. Son coût de production, associé au stockage, est désormais inférieur à celui des énergies fossiles, même avec un baril de pétrole autour de 60 dollars. Le principal défi américain n'est toutefois plus tant le financement que le rythme de déploiement des infrastructures. Le développement de l'IA pourrait être temporairement limité par les contraintes physiques du système électrique. C’est là que se trouve le vrai risque de goulot d’étranglement, selon nous.
L'Europe est confrontée au même défi, avec un handicap supplémentaire : un prix de l'électricité structurellement plus élevé qu'aux États-Unis. Les choix énergétiques effectués par plusieurs pays au début des années 2010, notamment après l'accident de Fukushima, continuent aujourd'hui de peser sur la compétitivité du continent, alors même que l'électricité est redevenue un facteur déterminant de croissance.
Les nouveaux gagnants de l’IA
Pour les investisseurs, l'émergence d'un supercycle de l'électricité ouvre de nouvelles perspectives. Pendant longtemps, les marchés n'ont juré que par les hyperscalers, comme Microsoft, Alphabet ou Amazon, considérés comme les principaux bénéficiaires de l'essor de l'IA. Ils demeurent des acteurs incontournables. Mais l'ampleur des investissements nécessaires à la construction et à l'exploitation des centres de données invite désormais à davantage de prudence. Un point de vigilance mérite notamment d'être suivi : certains groupes, comme Meta ou Oracle, commencent à loger une partie de leur dette hors bilan via des special purpose vehicles (SPV), des structures juridiques dédiées au financement d'actifs ou d'infrastructures. Les montants restent limités à ce stade. Mais cette pratique devra être surveillée si elle venait à se généraliser.
Dans ce contexte, il devient pertinent d'élargir le regard à l'ensemble de la chaîne de valeur de l'IA, notamment aux entreprises qui fournissent les infrastructures indispensables à son déploiement : réseaux reliant les GPU, équipements électriques, systèmes de refroidissement ou encore gestion de l'énergie. Ces sociétés ont d'ailleurs particulièrement bien résisté aux turbulences boursières de la fin mai et du mois de juin, qui ont davantage pénalisé les hyperscalers. Elles apparaissent bien positionnées pour capter une part croissante de la valeur créée par l'IA, tout en présentant souvent des bilans solides et un faible niveau d'endettement – un point différenciant important.
L'essentiel à retenir
- L'IA, la décarbonation et l'électrification des usages ouvrent un véritable supercycle de l'électricité, appelé à durer plusieurs décennies.
- Le coût énergétique devient un facteur déterminant du développement de l'IA : l'économie des tokens supplante progressivement la seule course à la puissance des modèles.
- Pour les investisseurs, les opportunités s'étendent désormais à toute la chaîne de valeur de l'IA, des semi-conducteurs aux infrastructures électriques, au-delà des seuls hyperscalers.