Les élections au Congrès américain influencent rarement les marchés financiers.
Notre analyse du comportement des actions, des obligations, des devises et des matières premières au cours des trois mois suivant immédiatement les élections de mi-mandat aux États-Unis ne révèle aucun modèle évident par rapport aux années sans élections (voir Fig. 1).Certaines années, les actions du secteur énergétique se distinguent, mais en raison de facteurs extérieurs à l'évolution de la situation mondiale, à l’image de l’invasion russe de l’Ukraine.
Pourtant, ces élections pourraient suivre une autre voie, et ce, dans différents domaines. Même si la trajectoire politique ne sera probablement pas modifiée à court terme par les résultats, une performance exceptionnellement forte de l’un ou l’autre des extrêmes politiques pourrait bouleverser la perception des investisseurs à l'approche du scrutin présidentiel de 2028. Et les conséquences pour les marchés financiers pourraient en effet être considérables. Tout cela suggère que les investisseurs devraient se couvrir contre certains scénarios extrêmes.
Actuellement, les marchés prévisionnels donnent aux démocrates 60% de chance de contrôler à la fois la Chambre des représentants et le Sénat. La possibilité d'obtenir un Congrès divisé est quant à elle évaluée à environ 30%.
Performance des principales classes d’actifs - % de gain/perte au cours des trois mois suivant les élections de mi-mandat aux États-Unis par rapport à l’historique sur 20 ans
Source: Pictet Asset Management, LSEG. Données couvrant la période allant du 06.11.1990 au 08.02.2023.
Cela dit, deux résultats potentiels sortent de ce cadre des attentes habituelles et pourraient avoir un impact significatif sur les actions et les obligations si l’un ou l’autre venait à se matérialiser.
Le premier est une grande vague démocrate accompagnée d’une très forte performance des candidats progressistes dans des régions ayant précédemment soutenu Donald Trump, ainsi que l’approbation d’un impôt sur la fortune en Californie.
Le second est une majorité républicaine dans les deux chambres.
Ces deux scénarios annonceraient une même orientation globale: un électorat américain plus polarisé que jamais. Et chacun d'eux indiquerait que l’élection présidentielle de 2028 pourrait bien se résumer à un duel entre des candidats issus des extrêmes idéologiques des deux partis – MAGA contre extrême gauche.
Pour que le premier scénario se réalise, chacun (ou la majeure partie) des candidats démocrates progressistes se présentant dans cinq districts clés (les scrutins sénatoriaux dans le Maine, le Michigan et le Minnesota, ainsi que les élections à la Chambre dans le Montana et le Texas) devrait l'emporter (voir Fig. 2).
Si cela se produisait, les marchés porteraient presque immédiatement leur attention sur les élections présidentielles de 2028, et commenceraient à anticiper une possible victoire d’un candidat démocrate d’extrême gauche tel que la députée new-yorkaise Alexandria Ocasio-Cortez.
| Élection | Candidat | Avance aux présidentielles en 2024 (État) | Orientation politique | Pourquoi c’est important |
| Sénat (Michigan) | Abdul El-Sayed (soutenu par AOC) | Trump +1,4 | État pivot | Un test à l’échelle de l’État d’un candidat soutenu par AOC dans l’État pivot le plus resserré. Une victoire montrerait clairement que la plateforme d’AOC peut faire basculer un État remporté par Trump. |
| Sénat (Minnesota) | Peggy Flanagan (soutenue par les progressistes) | Harris +4,2 | État pivot | A battu de 20 points un modéré lors de la primaire. Teste la possibilité d'un maintien de ce soutien lors d’une élection générale compétitive. |
| Sénat (Maine) | Graham Platner (soutenu par Sanders et Warren) | Harris +6,9 | Plutôt démocrate | Un challenger progressiste pour un siège détenu par les républicains dont les démocrates ont besoin pour obtenir la majorité au Sénat. |
| Montana (1er district) | Sam Forstag (soutenu par AOC) | Trump +19,9 | Plutôt républicain | Teste la capacité des candidats soutenus par AOC à rivaliser dans des zones rurales favorables à Trump. |
| Texas (35e district) | Johnny Garcia (soutenu par AOC) | Trump +13,7 | Plutôt républicain | Teste le soutien progressiste chez les électeurs hispaniques, qui se sont tournés vers Trump en 2024. |
Source: Résultats officiels de l’élection présidentielle 2024 de la FEC, FiftyPlusOne, Pictet Asset Management. Progressiste désigne l’approbation par Justice Dems, WFP, CPC, Sunrise, Sanders, Warren, AOC, DCA ou Invisible.
Dans cette situation, deux préoccupations viendraient à l’esprit des investisseurs.
La première serait la perspective d’une augmentation des impôts sur les sociétés. Même s'il est notable qu'Ocasio-Cortez a appelé à un impôt sur le revenu de 70% pour les super-riches, une administration penchant fortement gauche se concentrerait plus probablement sur les impôts des entreprises, une cible plus facile.
Le taux d’imposition fédéral sur les sociétés est actuellement proche de ses plus bas historiques, à seulement 21%. De plus, les impôts sur les sociétés ne représentent que 9% des recettes du gouvernement central. Et tout cela malgré le fait que les marges bénéficiaires des entreprises aux États-Unis sont proches de records historiques. Dans ce contexte, il serait relativement simple pour une administration d’extrême gauche de justifier une augmentation de la fiscalité des entreprises.
La deuxième inquiétude pour les investisseurs serait la réglementation de l’IA. L’aile progressiste du Parti démocrate a soutenu une mobilisation plus forte du gouvernement, ainsi qu’une surveillance accrue, des sociétés d’intelligence artificielle. De nombreuses personnalités influentes du parti sont allées plus loin et ont affirmé qu’elles considèrent les services d’IA comme des services aux collectivités et préconisent une forte présence gouvernementale dans les entreprises d’IA afin de partager les avantages économiques de la technologie dans l'ensemble de la société (voir Fig. 3). Sur un plan pratique, cela signifierait que la part des actionnaires existants dans les titres liés à l’IA serait fortement diluée.
Mises bout à bout, ces préoccupations concernant la fiscalité des entreprises et la surveillance de l’IA suffiraient à déclencher une correction sur les marchés d’actions, menée par les valeurs technologiques. Dans ce scénario, nous tablerions sur un recul de d’environ -10 à -15% des les actions des États-Unis. Les titres technologiques chuteraient plus fortement que le marché dans son ensemble, en partie parce qu'il s'agit du seul secteur à avoir affiché un bêta supérieur à 1 durant les cinq dernières années, ce qui le rend plus vulnérable à toute correction éventuelle. Le ratio cours/bénéfice moyen des actions américaines retomberait, quant à lui, à sa moyenne sur 30 ans de 16,5x contre 19x à l'heure actuelle.
Les investisseurs pourraient se prémunir contre ce risque extrême en passant d’une allocation en actions pondérée par la capitalisation boursière à une allocation plus équipondérée. Les portefeuilles d’actions pourraient ainsi profiter de toute hausse du marché tout en limitant les pertes en capital en cas de baisse.
Sélection d'actions «Trump trades» (hors tendance, rebasées)
Source: Pictet Asset Management, LSEG. Données couvrant la période allant du 01.07.2024 au 16.10.2026.
Avec le second scénario, dans lequel les Républicains conservent les deux chambres, nous assisterions probablement à retour des «Trump trades» ayant marqué les marchés au cours des mois qui ont immédiatement suivi sa victoire électorale en novembre 2024 (voir Fig. 2).
Nos «Trump trades» préférées étaient notamment la surpondération des actions du secteur bancaire américain par rapport aux valeurs financières mondiales, une exposition supérieure à l’indice aux actions de petite capitalisation par rapport à l'allocation moyenne dans les grandes capitalisations, et les surpondérations des entreprises américaines du secteur amont du pétrole et du gaz. Elles illustrent notre vision d'une administration Trump revitalisée poursuivant la déréglementation du secteur bancaire et les efforts visant à stimuler la production nationale de carburants fossiles.
Il convient de noter qu'une seule élection de mi-mandat a provoqué la perte du contrôle des deux chambres du Congrès pour une administration républicaine (en 2006). Compte tenu de la réaction du marché à l'époque, les investisseurs ne devraient pas s’attendre à trop de volatilité si cela devait à nouveau être le cas. Les actions américaines avaient légèrement sous-performé par rapport à leurs homologues au niveau mondial.
Performance du S&P 500 lors des élections de mi-mandat (de 1 mois avant à 3 mois après chaque élection)
Source: Pictet Asset Management, Bloomberg. Données couvrant la période allant du 16.10.1990 au 10.01.2023.
De manière générale, nous ne voyons aucune raison de modifier notre allocation d’actifs tactique en amont les élections de mi-mandat (par rapport aux positions surpondérées actuelles en actions et sur les marchés émergents).
Cependant, il semble judicieux de prévoir une certaine protection contre les scénarios extrêmes que nous avons esquissés, compte tenu de la solide performance du marché d’actions cette année et du degré d’optimisme intégré dans les prévisions de bénéfices du consensus des analystes. Gardons également à l’esprit que l’or et les obligations ne constituent pas des composantes indispensables à toute opération de couverture, si l’on se fie au passé récent.
Aucun de ces deux actifs n'est parvenu à offrir une protection constante lors des baisses des marchés d’actions. Une couverture plus efficace pourrait consister à acheter des options de vente à court terme sur le S&P 500, qui sont relativement peu coûteuses. Selon nous, une protection contre une baisse de 10% de l'indice au cours du mois prochain coûterait environ 0,2% seulement de la valeur de l'indice, soit 2,5% annualisé. C'est un prix qui mérite, semble-t-il, d’être payé.