Allocation d’actifs: passage des actions à sous-pondérer à cause des droits de douane
Le Jour de la Libération de Trump a déjà lourdement frappé les actifs financiers mondiaux – et ce n’est peut-être que le début d’une phase qui pourrait s’avérer plus volatile pour les marchés financiers. Une guerre commerciale totale aura différentes conséquences à plus long terme, notamment un ralentissement de la croissance économique, en particulier aux États-Unis, et un recul des bénéfices des entreprises. Il y aura des gagnants et des perdants, mais, dans l’ensemble, nous pensons que cette conjoncture incertaine appelle à la prudence – les prix des actifs ne tiennent pas correctement compte des risques qui nous préoccupent.
Étant donné que nous tablons sur des bénéfices des entreprises nettement inférieurs aux prévisions du consensus et que notre appétit pour le risque est faible, nous abaissons les actions à sous-pondérer et relevons les liquidités. Nous restons neutres vis-à-vis des obligations, dans l’attente de nouveaux signes d'un probable trou d'air dans l'économie.
Mai 2025
Source: Pictet Asset Management
Pour l’instant, notre indicateur de l’activité des entreprises au niveau mondial reste neutre. Nous avons tout de même revu à la baisse nos prévisions pour l’économie américaine. Les droits de douane effectifs moyens sur les importations étrangères à destination des États-Unis s’élèvent désormais à 13,6% (voir Fig. 2). Selon nous, ce niveau entraînera une hausse de 1,7 point de pourcentage de l’inflation et freinera d'autant la croissance du PIB. Une fois pris en compte des facteurs compensatoires tels que la substitution d’un produit importé par un autre fabriqué dans le pays, nous révisons la croissance américaine à seulement 1,3% pour 2025. Autre donnée peu encourageante, la reprise prévue l’année prochaine sera mitigée. La plus grande économie mondiale est donc en passe d'enregistrer pour la première fois deux années complètes de croissance nettement inférieure à la tendance. De plus, au risque d'aggraver encore les choses, les autorités n'ont que peu de marge de manœuvre pour soutenir la croissance: le gouvernement est bridé par des emprunts déjà élevés, tandis que la Réserve fédérale américaine doit composer avec les pressions inflationnistes.
Voilà la principale différence entre les États-Unis et l’Europe, où nous voyons davantage de marge de manœuvre pour l’assouplissement budgétaire et monétaire.
Les perspectives pour la Chine se sont clairement détériorées après l’imposition de droits de douane sévères par les États-Unis. Cependant, la dynamique économique affichée dans tout le pays reste solide, la consommation est en plein essor et le gouvernement reste engagé à soutenir la croissance, ce qu’il peut faire en déployant à la fois des mesures de relance budgétaire et de relance monétaire.
Taux effectifs des droits de douane américains, en % des importations, pondérés
* 25% sur l’acier et l’aluminium ainsi que l’automobile, 20% supplémentaires sur la Chine + droits de douane réciproques (2 avril); ** actuellement +25% sur les secteurs qui ne sont pas encore soumis à des droits majorés (pharmaceutique, semi-conducteurs, cuivre et bois). Droits de douane moyens pondérés fondés sur une élasticité des prix à court terme importation/demande de -0,7. Source: OMC, CEIC, Pictet Asset Management. Données couvrant la période allant du 01.01.1990 au 01.05.2025.
Nos indicateurs de liquidité montrent également un environnement plus favorable en Chine et en Europe qu’aux États-Unis. Néanmoins, nous tablons sur davantage de baisses de taux dans chacune de ces régions clés, même si la Fed pourrait assouplir plus lentement que ses homologues, qui peuvent se permettre d’être plus proactives.
Dans l’ensemble, le cycle global de réduction des taux reste intact. Sur les 30 grandes banques centrales, 21 assouplissent, sept sont neutres et deux resserrent.
Les indicateurs de valorisation soutiennent notre positionnement prudent vis-à-vis des actions. Malgré quelques fortes fluctuations ce mois-ci, les actions mondiales restent onéreuses, d'après notre modèle, tout comme le marché américain. Sur ce dernier, les échanges supposent un ratio cours/bénéfice d’environ 20x, ce qui, dans les circonstances actuelles, est loin de notre estimation d’un multiple indicateur de récession, qui s'élève à 16,5x.
Nous avons abaissé nos prévisions de bénéfices aux États-Unis en raison de notre prudence vis-à-vis de l’économie. Du point de vue descendant, nous prévoyons désormais une croissance des bénéfices de seulement 2% cette année, contre environ 10% selon le consensus des analystes ascendants.
Les obligations mondiales affichent également un score négatif sur les valorisations, ce qui soutient notre décision de ne pas augmenter les allocations à ce stade. Cependant, nous percevons de la valeur dans les titres de dette publique américaine protégés contre l’inflation (TIPS). Après leur récente sous-performance, ils sont considérés comme «très bon marché».
Le dollar reste onéreux, en particulier par rapport aux devises des marchés émergents, même si l’écart de valorisation s’est quelque peu resserré. En effet, nos indicateurs techniques montrent que la monnaie américaine est désormais légèrement survendue, ce qui ouvre la voie à un rebond à court terme malgré des vents contraires à plus long terme.
Plus généralement, le sentiment à l’égard des classes d’actifs plus risquées est historiquement maussade, tant pour les investisseurs particuliers qu'institutionnels, comme l’indique l'écart entre les prévisions haussières et baissières de l’AAIILe pourcentage des personnes interrogées se disant haussières concernant les marchés au cours des six prochains mois, moins le pourcentage de celles qui tablent sur une baisse.dans les deuxième et premier percentiles, respectivement. Cependant, le positionnement des investisseurs discrétionnaires reste proche du neutre, ce qui laisse entendre qu’il est trop tôt pour voir dans le sentiment un signal d'investissement contraire.
Secteurs et régions des actions: résistance des marchés émergents
Les actions des marchés émergents se révèlent étonnamment résilientes dans un contexte de volatilité accrue des marchés et de détérioration du moral des investisseurs.
La classe d’actifs a progressé de plus de 3% en devise locale depuis janvier, ce qui contraste fortement avec les actions des marchés développés qui ont cédé plus de 3%.
Pour nous, cette évolution dénote certaines tendances fondamentales importantes.
La Chine, en particulier, a démontré qu’elle était prête à utiliser à la fois des leviers budgétaires et monétaires pour soutenir la croissance économique et compenser les chocs négatifs provoqués par les droits de douane américains sur la demande.
Dans tous les cas, les exportations chinoises vers les États-Unis ne contribuent plus de manière significative à la croissance, avec seulement 3% du PIB. De plus, la part de marché croissante des sociétés chinoises dans le secteur des nouvelles technologies, comme les robots industriels, les batteries et les énergies renouvelables, renforce la résilience de son marché d’actions. Les actions chinoises bénéficient également du soutien de valorisations attrayantes. C’est pourquoi nous maintenons notre surpondération des actions chinoises.
Nous surpondérons également le reste des actions des marchés émergents en raison de leurs valorisations attrayantes, des profils de croissance plus solides des économies en développement et de la perspective d’une baisse à long terme du dollar. Par rapport à 2024, l’écart de croissance entre les économies avancées et développées devrait se creuser davantage cette année et l'année prochaine en faveur des marchés émergents. Selon notre modèle, le dollar est entré dans une période de faiblesse structurelle face aux monnaies émergentes après s’être écarté de 20% de sa juste valeur.
Par ailleurs, nous maintenons notre surpondération du franc suisse. Les caractéristiques défensives du marché et les valorisations basses sont des facteurs qui nous intéressent. La Suisse compte plusieurs entreprises de secteurs non cycliques, tels que la santé et les biens de consommation de base, qui peuvent servir d'amortisseur contre les fluctuations du marché et l’environnement incertain.
En revanche, nous restons prudents concernant la plupart des autres marchés développés. Les actions américaines se déprécient et poussent ainsi les multiples de bénéfices des cours médians du marché américain à 18x les bénéfices à terme sur 12 mois. Néanmoins, nous nous attendons à une nouvelle baisse des valorisations, étant donné que les échanges sur l'ensemble du marché supposent des multiples de 20x, alors que 16,5x est le niveau auquel nous nous attendons dans une situation de récession.
Incertitude de la politique économique américaine et ampleur des révisions de bénéfices, actions MSCI
Source: Refinitiv, Pictet Asset Management, données couvrant la période allant du 01.05.2000 au 30.04.2025
L’Europe et le Japon sont peut-être moins vulnérables que les États-Unis aux chocs économiques à court terme. Cependant, ils ne sont en aucun cas protégés – la confiance des consommateurs et la dépense intérieure commencent à s'essouffler. Nous restons neutres sur les marchés d'actions des deux régions.
Au niveau sectoriel, notre allocation privilégie les caractéristiques défensives des services aux collectivités, qui bénéficient également d’une hausse à long terme de la demande en électricité. Nous apprécions les services de communication compte tenu de la résilience de leurs bénéfices (la prime affichée par les actions des Sept Magnifiques, les leaders du secteur, est inférieure à sa moyenne post-Covid). Les valeurs financières sont également attrayantes. Elles bénéficieront en effet d’une courbe des taux plus raide et d’une éventuelle déréglementation de la part de l’administration Trump. Le secteur affiche une dynamique bénéficiaire saine et des valorisations faibles.
Prévisions concernant le taux directeur de la banque centrale d’ici à la fin de 2025
Source: Bloomberg, Pictet Asset Management. Base calculée à partir de la différence entre le taux directeur et le taux effectif. Données au 01.05.2025
Obligations et devises: soutien aux obligations suisses
Nous relevons les obligations suisses de sous-pondérer à neutre, notamment en raison de la politique chaotique de l’administration Trump en matière de droits de douane. S'il y a une chose que le Jour de la libération de Trump a fait, c’est pousser les investisseurs à se libérer du dollar. Le billet vert s’est effondré et pourrait enregistrer davantage de pertes. Le revers de la médaille a été la force des autres monnaies, notamment du franc suisse.
La résilience économique de la Suisse et le caractère défensif de son économie (fort excédent des comptes courants, faible inflation et politique budgétaire prudente) laissent entendre que ses actifs devraient bien se comporter lors des périodes de volatilité des conditions économiques mondiales. Le franc s’est apprécié de 7% par rapport au dollar. Aujourd’hui, cependant, alors que de plus en plus d'observateurs s'attendent à voir la Banque nationale suisse réagir en abaissant ses taux jusqu'en territoire négatif (ce qui reviendrait effectivement à faire payer les gens pour détenir des francs), nous pensons que les conditions sont réunies pour un rebond du marché obligataire, mais associé à une stabilisation potentielle de la valeur du franc suisse. Notre surpondération des obligations suisses s’accompagne donc d’un positionnement neutre vis-à-vis de la monnaie helvète.
Nous restons par ailleurs neutres au sujet des bons du Trésor américain. Les droits de douane et la faiblesse du dollar devraient pousser l’inflation à la hausse tout en freinant la croissance. L'accélération de la hausse des prix pourrait bien empêcher la Fed de baisser ses taux. Celle-ci pourrait toutefois aussi passer outre ce qui constitue essentiellement un choc de l’offre et se concentrer sur l’affaiblissement de la demande dans l’économie américaine. Compte tenu de ces forces opposées, nous restons neutres au sujet du marché des obligations souveraines américaines.
Nous restons également neutres vis-à-vis de la dette publique européenne. La Banque centrale européenne a assoupli les conditions monétaires face à la baisse de l’inflation. Pourtant, cette trajectoire désinflationniste s'explique en grande partie par la baisse des prix du pétrole, en particulier en euros, plutôt que par une faiblesse de la demande. L'ampleur de l'assouplissement auquel la BCE est disposée pourrait donc en être limitée.
Nous maintenons la surpondération de la dette en devise locale des marchés émergents. Les monnaies émergentes ont également bénéficié de l’affaiblissement du dollar. Parallèlement, leurs économies ont également fait montre de résilience face aux chocs économiques générés par les États-Unis. Étonnamment, c'est ce que nous avons pu tout particulièrement observer pour les économies ouvertes et basées sur l'industrie. Le fait qu'elle disposent de la marge budgétaire et monétaire la plus solide pour atténuer les forces externes négatives pourrait bien l'expliquer.
Dans le domaine du crédit, nous restons neutres, avec une préférence pour les dettes d’entreprises européennes à haut rendement et celles des marchés émergents. Ces deux pans du marché du crédit devraient bénéficier de la résilience de leurs économies respectives par rapport aux États-Unis.
Nous continuons de regarde l’or d'un bon œil. Malgré la forte progression affichée par le métal précieux, nos indicateurs techniques montrent qu’il n’est pas suracheté et qu’il reste un refuge contre le risque géopolitique.
Vue d’ensemble des marchés mondiaux: des hauts et des bas
Les marchés mondiaux ont enregistré des variations spectaculaires en avril: après la première annonce des plans de Trump concernant les droits de douane pour le Jour de la libération, le S&P 500 a subi sa plus forte baisse en une séance depuis la pandémie, effaçant quelque 2 500 milliards de dollars de sa valeur de marché. Néanmoins, lorsque Trump a revu certains de ses plans initiaux à la baisse, les actions se sont redressées. Ainsi, en devise locale, l’indice de référence américain et le MSCI ACWI mondial ont pratiquement terminé le mois là où ils l'avaient commencé. La volatilité du marché, mesurée par le ratio put/call du VIX – qui compare les paris baissiers des investisseurs aux paris haussiers – a également retrouvé sa moyenne après un pic initial.
Certaines des variations les plus fortes ont été observées dans l’or, qui a gagné près de 6% et porté ses gains depuis le début de l’année à pas moins de 26%. La volatilité du marché a en effet poussé les investisseurs à se tourner vers des valeurs refuges. Le cours de l’or a atteint un niveau record de plus de 3 400 USD l’once. Selon le World Gold Council, les ETF axés sur l'or ont enregistré une multiplication par plus de deux de la demande d’investissement, qui atteint 552 tonnes, avec un appétit particulièrement fort en provenance de Chine.
À l’inverse, le pétrole a perdu quelque 14% et les matières premières plus de 8% en raison des craintes d'une baisse de la croissance mondiale provoquée par les tensions géopolitiques et les guerres douanières. Par conséquent, les titres du secteur de l’énergie ont été les actions les moins performantes, avec un recul de 11% en devise locale. En revanche, les secteurs relativement défensifs, tels que les biens de consommation de base et les services aux collectivités, ont surperformé.
Indice du dollar américain par rapport au différentiel de taux d’intérêt entre les États-Unis et le reste du monde
Données couvrant la période allant du 01.10.2024 au 01.05.2025. Source: Refinitiv DataStream, Pictet Asset Management.
Au niveau régional, la plupart des marchés développés ont été largement stables en monnaie locale. Cela dit, des investisseurs américains affichant des allocations non couvertes en Europe ou au Japon auraient profité des variations des taux de change. Le dollar a perdu 4,6% par rapport à un panier de devises, jusqu'à des planchers vieux de trois ans (voir Fig. 5). Face au franc suisse, qui est une valeur refuge, la monnaie américaine a chuté à son niveau le plus bas en dix ans.
Les obligations mondiales ont gagné environ 1% en devise locale au mois d'avril. Certaines des meilleures performances reviennent à la dette souveraine d'Europe et des marchés émergents. Ainsi, les flux d’investissement vers les fonds d’obligations d’État sont restés stables au cours du mois, tandis que le crédit a enregistré d’importantes sorties.
En bref
Baromètre mai 2025
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Allocation d’actifs
Les guerres liées aux droits de douane pourraient provoquer un ralentissement de la croissance économique et une baisse des bénéfices des entreprises. Nous pensons également que les marchés n'intègrent pas totalement les risques. Nous abaissons donc les actions mondiales à sous-pondérer et augmentons les liquidités à surpondérer.
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Secteurs et régions des actions
Notre conviction sur les marchés émergents reste la même. Nous apprécions également les actions suisses pour leurs qualités défensives. Nous sommes neutres concernant les autres marchés développés.
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Obligations et devises
Nous relevons les obligations suisses à neutre. Nos principaux choix restent les obligations des marchés émergents et l’or.
Les informations, opinions et estimations contenues dans le présent document reflètent un jugement à la date originale de publication et sont soumises à des risques et incertitudes susceptibles d’entraîner des résultats effectifs très différents de ceux qui sont décrits dans le présent document.