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L’écho de la nature: exploiter les boucles de rétroaction en faveur de la régénération

Durabilité 11 min de lecture
L’effondrement écologique n’est pas forcément inévitable. L’écologiste britannique Tom Crowther explique pourquoi.

Chaque jour une nouvelle crise climatique. Les gros titres annonçant une catastrophe environnementale font désormais partie du quotidien. On comprend aisément pourquoi l’optimisme fait défaut, surtout après les vagues de chaleur extrêmes de 2026 qui ont asséché les parcs de Londres, embrasé les forêts près de Bordeaux et provoqué des crues soudaines qui ont balayé des villages au Népal.

Mais tout le monde ne pense pas qu’un effondrement écologique soit inévitable. L’écologiste britannique Tom Crowther fait partie des optimistes.

Dans son premier ouvrage, Nature’s Echo, ce scientifique non conformiste – souvent qualifié de «Steve Jobs de l’écologie» – s’appuie sur des recherches scientifiques et des expériences vécues sur le terrain dans le domaine de la restauration des écosystèmes afin de tracer une voie plausible pour que la nature se régénère, tout en s’attaquant aux menaces interdépendantes que constituent le changement climatique, la perte de biodiversité et les inégalités économiques.

Il commence son récit par un avertissement sinistre: jusqu’à la moitié
des écosystèmes de la Terre sont au bord de l’extinction. Il explique comment nous en sommes arrivés là grâce à un concept d’apparence très simple de boucles de rétroaction.

Les boucles de rétroaction déterminent le sort des systèmes naturels complexes, qu’il s’agisse des forêts
, de la production alimentaire, des sociétés et des économies mondiales. Par exemple, la croissance démographique peut entraîner une boucle qui s’auto-alimente: plus il y a de personnes, plus il y a d’idées et de main-d’œuvre, ce qui favorise une productivité accrue et permet d’accueillir des populations encore plus nombreuses. C’est ainsi que l’humanité a étendu son empreinte depuis l’Afrique du Nord jusqu’aux quatre coins de la planète.

Les écosystèmes sains sont capables d’absorber des niveaux remarquables de perturbations, y compris celles causées par l’empreinte écologique croissante de l’humanité. Les forêts, les sols, les zones humides et les océans se remettent des graves dommages environnementaux grâce à leurs interactions avec différentes espèces, aux cycles des nutriments et aux processus de régénération.

Pourtant, aucun système n’est stable en permanence. Même le système le plus équilibré peut basculer vers un nouvel état lorsque les boucles de rétroaction positive commencent à s’emballer. Et c’est exactement ce qui se passe aujourd’hui.

«À mesure que l’essaim humain s’est étendu à l’ensemble de la planète, notre appétit – et notre impact – ont eux aussi augmenté», écrit Tom Crowther. «Une fois qu’une nouvelle boucle de rétroaction s’est mise en place, il peut s’avérer extrêmement difficile d’inverser la tendance.»

Bon nombre des boucles de rétroaction qui assuraient autrefois la stabilité écologique commencent à présent à se défaire, atteignant ce que les chercheurs appellent un point de basculement négatif, un seuil critique au-delà duquel les changements peuvent souvent devenir soudains et irréversibles. La déforestation en Amazonie, les changements dans la circulation de l’océan Atlantique et la fonte des glaciers figurent parmi ceux identifiés par un groupe international de scientifiques.https://global-tipping-points.org/case-studies/

Tropical rain forest of Asian. Macro photo branch with moss and roots, blurred focus

Une boîte d’allumettes

Une fois qu’un point de basculement est atteint, des fonctions écologiques essentielles, notamment l’approvisionnement en nourriture et en eau, ainsi que la régulation de la température et des crues, peuvent commencer à défaillir.

Tom Crowther estime que sept pays sur dix dans le monde ont franchi un point de basculement où la perte de couverture forestière dépasse un seuil critique de 48%. Au-delà, les rendements agricoles pourraient baisser, ce qui perturberait la production alimentaire et menacerait la sécurité nationale.https://ecoevorxiv.org/repository/view/7914/

L’un des exemples les plus frappants cités dans cet ouvrage est celui du centre du Portugal, où des centaines de milliers d’eucalyptus dominent un paysage autrefois riche en chênes, en pins, en lauriers et en châtaigniers. Les eucalyptus, plantés par des entreprises d’exploitation forestière pour répondre à la demande mondiale croissante de produits en papier, constituent désormais un danger majeur pour l’environnement, car ils sont bien plus inflammables que les arbres qu’ils ont remplacés.

«Nous vivons dans une boîte d’allumettes», déclare un garde forestier de la ville de Pedrógão.

Selon Tom Crowther, les monocultures de ce type, où une seule
espèce dominante remplace la diversité naturelle de la flore et de la faune, couvrent désormais environ 75% de la surface végétale de la planète.

À ce stade, le livre prend une tournure plus sombre: «Le caractère auto-entretenu
de cette boucle mondiale semblait avoir le potentiel d’éroder tout sentiment de pouvoir d’agir que nous aurions pu avoir dans ce processus… Partout où nous posons le regard, nous voyons des signes indiquant que des systèmes à l’échelle planétaire basculent vers de nouveaux états.»

«La restauration des écosystèmes ne se fait pas au détriment de l’économie, bien au contraire. Dans de bonnes conditions, des mécanismes efficaces de répartition des richesses peuvent jouer un rôle déterminant pour orienter les boucles de rétroaction de notre société vers la résilience.»

Briser la boucle

Pourtant, Nature’s Echo propose également une feuille de route pour le changement. Crowther propose
des moyens de briser les boucles de rétroaction écologique négatives, qui, selon lui, sont profondément ancrées dans notre économie et notre société, et de lancer des efforts de restauration.

À travers son travail d’universitaire et en tant que fondateur de Restor – une plateforme qu’il a développée avec son équipe en partenariat avec Google afin de fournir des informations écologiques au niveau des sites –, Tom Crowther insiste sur la nécessité de lever les obstacles afin que les évolutions naturelles positives puissent commencer à prendre de l’ampleur.https://am.pictet.com/ch/en/mega/2024/tom-crowther-biodiversity-monitoring

Dans bien des cas, les principaux obstacles sont d’ordre social. La pauvreté rurale, le manque
d’accès au financement et la pression liée au service de la dette extérieure incitent les communautés locales et les gouvernements à exploiter leurs forêts, leurs ressources halieutiques, leurs terres et leurs réserves minérales afin d’en tirer le maximum de bénéfices commerciaux.

Ces pressions s’auto-renforcent souvent. Plus les communautés exploitent les ressources naturelles pour répondre à leurs besoins économiques immédiats, plus la pression exercée sur les écosystèmes s’accentue, ce qui réduit la productivité à long terme et accroît la dépendance vis-à-vis d’une extraction toujours plus importante. Briser ces cycles et s’orienter vers des pratiques plus durables et régénératrices constitue autant un défi social qu’environnemental.

«En fin de compte, les boucles de rétroaction n’existent pas seulement dans les écosystèmes; elles façonnent la manière dont nos idées, nos attitudes et nos valeurs se propagent dans la société», écrit Tom Crowther.

Il affirme qu’il existe de nombreux exemples positifs.

Prenons le Costa Rica. Il y a à peine quelques décennies, ce petit pays d’Amérique
centrale était au bord d’un effondrement écologique, après avoir transformé ses forêts denses en pâturages pour cultiver la terre et élever du bétail, réduisant ainsi la couverture forestière tropicale de 75 % à seulement 25 %.

Face à cette situation alarmante, le gouvernement change de cap dans les années 1980, lançant des efforts de restauration à l’échelle nationale. Il a utilisé un programme innovant de paiements de services environnementaux (PES) pour inciter les agriculteurs à protéger les ressources en eau, à préserver la biodiversité et à réduire les émissions de carbone.

Ce programme a marqué un tournant décisif. Les agriculteurs ont acquis une stabilité financière. Le couvert forestier a retrouvé un niveau de 55 à 60%. Mais les répercussions se sont étendues bien au-delà. «L’économie s’est détournée de l’élevage bovin, du café et des bananes pour s’orienter vers l’écotourisme et les biens et services de haute technologie… Les revenus ruraux issus des industries liées à la nature ont fortement augmenté», écrit Tom Crowther.

Le Costa Rica a inspiré des initiatives similaires à travers le monde. Une étude récente a recensé plus de 550 programmes PES, qui distribuent au total entre 36 et 42 milliards de dollars par an.https://www.researchgate.net/publication/323702193_The_global_status_and_trends_of_Payments_for_Ecosystem_Services

De même, Crowther souligne que les instruments obligataires innovants testés dans des pays comme les Seychelles et le Belize peuvent avoir un impact positif, en allégeant la pression financière tout en orientant les capitaux vers la conservation et les moyens de subsistance locaux. Par exemple, les échanges dette contre nature permettent de réduire les coûts liés au service de la dette en échange d’engagements en matière de conservation, tandis que les obligations bleues permettent de lever des fonds pour la protection du milieu marin, souvent à des conditions de financement plus avantageuses.

«La restauration des écosystèmes ne se fait pas au détriment de l’économie, bien au contraire», écrit-il. «Dans de bonnes conditions, des mécanismes efficaces de répartition des richesses peuvent jouer un rôle déterminant pour diriger les boucles de rétroaction de notre société vers la résilience.»

Vers des points de basculement positifs

Tout au long de son ouvrage, Tom Crowther souligne que les boucles de rétroaction s’auto-alimentent, que leur effet soit positif ou négatif. Ainsi, lorsque des pays comme le Costa Rica, ou encore des entreprises et des investisseurs, prennent des mesures pour créer des boucles positives, les répercussions peuvent avoir un effet boule de neige.

Tom Crowther s’appuie sur les travaux de l’anthropologue américain Erle Ellis pour remettre en cause l’idée selon laquelle l’activité humaine serait un obstacle à la régénération écologique.

Les recherches montrent que les humains transforment les écosystèmes depuis au moins 12 000 ans, y compris par le biais des activités des populations relativement restreintes de chasseurs-cueilleurs et des premiers agriculteurs. Les paysages peuvent également se renouveler, notamment lorsque les systèmes sociaux évoluent, que la pression sur les terres s’atténue et que la régénération naturelle peut se poursuivre.https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.2023483118

On observe déjà les premiers signes de ce changement. Prenons l’exemple de l’agriculture, principale cause du changement d’affectation des sols et de la déforestation. Des innovations récentes telles que l’agriculture de précision, les cultures résistantes à la sécheresse et aux nuisibles, ainsi que les systèmes d’irrigation intelligents ont permis de réduire le gaspillage et d’améliorer les rendements, divisant par deux la superficie agricole utilisée par personne et renforçant l’approvisionnement alimentaire dans toutes les régions du monde.https://ourworldindata.org/agricultural-productivity-crucial

La déforestation mondiale semble également avoir atteint son pic. La perte nette moyenne
des forêts mondiales a diminué de moitié au cours de la dernière décennie par rapport au pic de plus de 100 millions d’hectares atteint dans les années 1980. Bien que ce chiffre soit toujours élevé, il s’agit d’un pas dans la bonne direction.https://ourworldindata.org/deforestation

«Les avancées réalisées dans chaque secteur ouvrent la voie à des progrès dans d’autres domaines, créant ainsi des boucles de rétroaction qui accélèrent la transition mondiale vers l’efficacité», écrit Tom Crowther.

«L’innovation humaine a toujours permis de surmonter les contraintes écologiques auxquelles nous sommes confrontés. Tout comme les changements climatiques, ces transformations technologiques et régénératrices sont portées par des boucles de rétroaction pouvant atteindre une ampleur astronomique. La durabilité devient de plus en plus le choix le moins coûteux et le plus logique pour les particuliers, les entreprises et les gouvernements.»

Nature’s Echo offre une vision inspirante de ce qui est possible, en illustrant comment des boucles de rétroaction positives peuvent s’installer. Pourtant, les lecteurs pourraient souhaiter obtenir davantage de détails sur les forces sociales, financières et commerciales susceptibles de contribuer à donner un nouvel élan aux pratiques régénératrices au sein du système économique actuel, en particulier dans un climat politique de plus en plus polarisé. Cela reflète peut-être l’ampleur du défi.

Malgré tout, Tom Crowther laisse aux lecteurs un sentiment d’optimisme. «La nature se rétablira si nous le permettons», affirme-t-il. «Les boucles que nous mettons en mouvement peuvent faire écho longtemps après notre disparition.»

Infos investissement

Par Gabriel Micheli, senior investment manager pour la stratégie Pictet - ReGeneration, Pictet Asset Management

  • 2026 fut l’année où le coût économique des phénomènes météorologiques extrêmes et de la dégradation de l’environnement est devenu impossible à ignorer. On estime, par exemple, que les récents incendies de forêt dans le sud de la France ont touché 40 000 entreprises, pour un préjudice total pouvant atteindre 15 milliards d’euros.

  • Certaines solutions environnementales ont atteint un point de basculement, bénéficiant de boucles de rétroaction positives qui font baisser les coûts et favorisent leur adoption à plus grande échelle. Par exemple, les énergies renouvelables et les batteries constituent désormais les options les plus propres et les moins chères pour produire de l’électricité dans de nombreuses régions du monde. Il pourrait en être de même pour l’agriculture régénératrice. Des opportunités d’investir dans ce type d’initiatives apparaissent rapidement, offrant aux investisseurs la possibilité d’atteindre à la fois leurs objectifs financiers et environnementaux. 

  • Nous investissons dans des entreprises qui aident à régénérer les écosystèmes et à créer des sociétés plus résilientes. Ces entreprises, présentes dans des secteurs tels que l’efficacité industrielle, les logiciels de simulation, la collecte et le traitement des déchets, les énergies renouvelables et l’agriculture régénérative, devraient voir leur chiffre d’affaires annuel augmenter de 14% en moyenne.Bloomberg, 2026, sur la base des prévisions du consensus pour les 3 prochaines années